Crozes-Hermitage, l’appellation montante de la Vallée du Rhône

Crozes-Hermitage, l’appellation montante de la Vallée du Rhône

Malgré d’imposants et prestigieux voisins comme Côte Rôtie, Condrieu, Cornas ou Hermitage, Crozes-Hermitage est en train de se faire une place de choix dans la famille des grands crus de la Vallée du Rhône septentrionale. Depuis une dizaine d’années, sous l’impulsion d’une nouvelle génération, l’appellation brille par son dynamisme et sa capacité à innover, à s’engager. Toutlevin est parti à la rencontre de cette Syrah débordante de vivacité et de diversité dont tout le monde Crozes.

Il y a des bouteilles qui vous laissent cette sensation impérissable de ne jamais décevoir. C’est l’histoire singulière qui me lie depuis une vingtaine d’années aux vins de Crozes-Hermitage lorsque, jeune parisien avide de liberté, j’arpentais les brasseries et les bars à vins de la capitale pour festoyer et rire à gorge déployée. Un Crozes-Hermitage rouge, c’est valeur sûre !, glissais-je toujours à ma chère et tendre. Le choix était toujours le même, sincère, droit, comme une déclaration d’amour à cette Syrah qui a toujours siégé dans mon palais royal. Alors, quand mon métier est venu me rappeler à cette douce mélodie, je n’ai pas hésité un seul instant à me laisser porter dans cette traversée de l’appellation.

Crozes, c’est d’abord un monument, reconnue AOC depuis 1937, et qui s’étend tout autour de la colline de l’Hermitage pour embrasser le mythique 45ème parallèle sur la rive gauche du Rhône. C’est aussi la plus vaste appellation de la zone septentrionale du vignoble rhodanien (1800 ha environ). Marsanne, Roussanne pour les blancs, et Syrah pour les rouges en composent l’harmonie. Le terroir en métronome, le climat pour tempo et les vignerons en chefs d’orchestre.

Sur place, tout a démarré en fanfare en croisant la route de David Reynaud du Domaine Les Bruyères, à Beaumont-Monteux, à deux pas de l’Isère. Interprète de la biodynamie en Crozes, depuis 2005, l’homme de 45 ans propose des vins à la trame assez unique, entre fraicheur exacerbée et minéralité affirmée. Je n’aime pas marquer mes vins par l’élevage, reconnaît-il, je veux que ce soit le raisin qui parle et pas l’alchimie. Le bois est quasi inexistant, le vigneron y préfère béton, amphore, œuf et même diamant. Un mariage de raison pour ce maestro de l’originalité qui n’hésite pas à utiliser le cépage emblématique du coin pour en faire un VDN (Vin Doux Naturel) ou à proposer un vin orange sur la Marsanne. J’aime bien m’amuser, j’ai également un pet’nat en préparation, je n’aime pas la cacophonie, glisse-t-il avec un brin de malice. Il a aussi planté des cépages savoyards comme La Mondeuse ou le Persan. Evidemment, il fait aussi dans le répertoire classique et sa cuvée Les Croix 2018 sur des vieilles vignes de 70 ans vient vous flatter le nez avec dextérité avant de donner sa pleine mesure en bouche. C’est solaire et la palette aromatique (thym, laurier, romarin, menthe, fruits rouges bien mûrs, poivre) offre un moment hors du temps.

La dégustation de la cuvée Les Croix 2018 offre un moment hors du temps (Crédit photo : Yoann Palej)
La dégustation de la cuvée Les Croix 2018 offre un moment hors du temps (Crédit photo : Yoann Palej)

La Cave de Tain représente 30% des volumes de l’appellation

Dans la famille des immanquables de l’appellation, je voudrais la Cave de Tain l’Ermitage. Créée en 1933, elle est emblématique du territoire avec 1900 ha de production en Crozes-Hermitage (30% des volumes) et plus de 400 familles en lien direct. C’est l’appellation septentrionale qui nous offre la plus grande richesse d’expressions, confirme Xavier Frouin, œnologue et maitre de chai de la cave depuis 2005. Dans le vignoble comme en cave, nous déclinons ce terroir multifacettes à travers plus d’une trentaine de sélections différentes : un privilège obtenu grâce à l’implantation unique de nos vignerons. Et deux types de sols, granite et galets, qui offrent des combinaisons infinies. Le style peut être fruité, généreux, éclatant comme la cuvée sans sulfites Exploration 2020 (bombe de fruit, soyeux, doux, notes poivrées et violette) ou plus taiseux, subtil et complexe comme la cuvée Excursion 2020 (fruits noirs, richesse, opulence et arômes tertiaires), un vin concentré sur la partie nordique à plus de 300 mètres d’altitude qui sera commercialisé à la rentrée 2021.

La Cave de Tain - Crédit : Yoann Palej
La Cave de Tain - Crédit : Yoann Palej

Le bond qualitatif est indéniable depuis une dizaine d’années grâce notamment à un engagement vertueux fort. En 2007, la coopérative a participé à la rédaction d’une charte collective intégrant des problématiques économiques, sociales, sociétales et environnementales dans la gestion de l’entreprise. Cette démarche a abouti à la création d’une association et d’une marque reconnue désormais sur le plan national : Vignerons en Développement Durable (VDD). Et depuis le millésime 2014, la cave de Tain dispose d’un outil de production à la hauteur des volumes récoltés. On a investi 11 millions d’euros pour recevoir les raisins et les vinifier dans d’excellentes conditions, détaille l’œnologue. Aujourd’hui, on peut travailler plus précisément sur le haut de gamme avec du parcellaire et faire des micro-cuvées. Résultat, les vins ont gagné en gourmandise, en fraîcheur et en densité. Et ils se retrouvent de plus en plus sur des tables de renom.

En 10 ans, l’appellation a largement mûri et évolué dans le bon sens

Un constat confirmé par les co-présidents de l’appellation : Yann Chave du domaine éponyme et Jacques Grange, responsable du producteur-négociant au sein de la Maison Delas (propriété de Deutz et 4ème producteur de l’appellation après Chapoutier, Guigal et la Cave de Tain). Je trouve que Crozes s’affranchit de plus en plus de l’appellation Hermitage en jouant la carte de l’identification des produits, glisse le premier qui est en agriculture bio depuis 2007 (17 ha en Crozes).

De plus en plus de vignerons s’installent en caves particulières et nous voyons arriver de nouveaux acheteurs chaque année, c’est un signe de dynamisme !, ajoute le second. Si la coopérative enregistre encore environ 40% des volumes, les jeunes viticulteurs en reconversion sont de plus en plus nombreux. La qualité des structures, des équipements, des metteurs en marché et des vins fait aujourd’hui référence dans le paysage rhodanien, poursuit Jacques Grange.

La Maison Delas est le 4<sup>ème</sup> larron de l’appellation après Michel Chapoutier, Guigal et la Cave de Tain - Crédit Yoann Palej
La Maison Delas est le 4ème larron de l’appellation après Michel Chapoutier, Guigal et la Cave de Tain - Crédit Yoann Palej

En 10 ans, l’appellation a largement mûri et évolué dans le bon sens. Et techniquement, dans les crus du Nord, le plus facile à exploiter c’est Crozes ! En effet, 80% des vignes se trouvent en plaine, un avantage naturel évident pour la viticulture bio. Dans les verres, accrochez-vous, la cuvée domaine 2019 de Yann Chave est une ode à ce que la Syrah peut offrir de mieux : le croquant du fruit mûr, le floral de la violette, la délicatesse de l’épice douce et la finale rafraichissante de l’eucalyptus. Chez Delas, gargarisez-vous de la cuvée de caractère du domaine des grands chemins 2017 : solaire et gourmand avec des notes d’épices grillées, d’aromates, de moka et ce petit boisé torréfié, vous serez comblés par cette harmonie !

47% de la surface de Crozes-Hermitage est en bio ou en conversion

Pour terminer en beauté cette mise en musique de l’appellation Crozes-Hermitage, cap sur le domaine Melody, à Mercurol-Veaunes. Depuis 2010, Marc Romak et Marlène Durand, duo dans les vignes et dans la vie, ont uni leurs forces pour créer leur propre partition sur une vingtaine d’hectares (dont 18,5 en Crozes).

Marc Romak et Marlène Durand à la tête du domaine Melody depuis 2010 - Crédit photo : Domaine Melody
Marc Romak et Marlène Durand à la tête du domaine Melody depuis 2010 - Crédit photo : Domaine Melody

Crozes, c’est jeune et dynamique. Depuis une quinzaine d’années, il y a eu une évolution incontestable dans l’approche du vignoble sur le travail des sols, sur les engrais verts ou sur la fertilisation, précise le vigneron dont le domaine a entamé sa conversion bio en 2020. Beaucoup de jeunes s’installent et créent un engouement, une dynamique que beaucoup aimeraient avoir… Aujourd’hui, 47% de la surface de l’appellation est en bio ou en conversion et cela va crescendo puisque 75% devraient être au diapason à l’horizon 2025.

On a pris du recul sur ce qui se faisait avant, non pas qu’on ait la science infuse mais on a un devoir vis-à-vis des générations futures, ajoute ce père de famille dont la cuvée Friandise est un rappel à la douceur, à la gourmandise. Un rouge d’été, un vin de soif aux fruits rouges et noirs croquants, aux tanins souples, un canon facile à boire, très digeste, accessible, une symphonie de plaisir, de folklore, comme une Bohemian Melody.

Le saviez-vous ?

Si la Syrah est reine en Crozes et seul cépage autochtone autorisé dans la vinification des vins rouges, un apport maximum de 15 % de cépages blancs est autorisé dans le décret d’appellation.

Publié , par Yoann Palej