La Champagne, le nouvel eldorado des vins tranquilles ?

La Champagne, le nouvel eldorado des vins tranquilles ?

Si certains l’ont parfois oublié, avant de pétiller, la Champagne était l’eldorado des vins tranquilles. Tour à tour Vin français, Clairet ou même Vin Nature de la Champagne, les Coteaux Champenois sont devenus une appellation à part entière en 1974. Après avoir été mis aux oubliettes, ces vins majoritairement rouges sont de retour au sein de plusieurs petits domaines mais aussi de quelques grandes Maisons. Et le réchauffement climatique ferait, semble-t-il, ses affaires. Pour y voir plus clair, Toutlevin a enfilé son costume de voyageur.

Parcelles de Vigne de chez Drappier - Crédit photo : Yoann Palej
Parcelles de Vigne de chez Drappier - Crédit photo : Yoann Palej

C’est une goutte de vin tranquille dans un océan d’effervescence. Savez-vous qu’en Champagne, où la bulle représente 320 millions de cols expédiés en 2021, une petite poignée d’irréductibles vignerons produit encore et toujours des vins tranquilles ? Il y a le fameux Rosé des Riceys dont nous vous parlions récemment mais également ces Coteaux Champenois, principalement rouges, déclinés aussi en blancs et en rosés, qui font la fierté locale. La production reste certes énigmatique, environ 235 000 bouteilles selon le dernier recensement officiel en 2000 (contre 1,2 million en 1974 et 4,2 en 1978) mais elle a le mérite d’entretenir l’éclectisme des vignerons champenois. Malheureusement, nous n’avons pas de statistiques précises sur les Coteaux Champenois depuis 20 ans, explique Brigitte Batonnet, responsable documentation et presse au Comité Champagne (CIVC). Compte tenu des faibles volumes, les services des Douanes nous ont demandé d’intégrer les volumes Coteaux à ceux du Champagne. L’INAO, qui gère réglementairement l’appellation, dispose tout de même de chiffres plus précis en ce qui concerne les volumes revendiqués : 1525,80 hl en 2022 (dont 874,10 en rouge et 607,76 en blanc) contre environ 700 hl en 2018. Et surtout plus de 250 opérateurs impliqués contre à peine 100 il y a quatre ans. Le regain d’intérêt est clair.

Quand vous goûtez des nectars des années 30-40-50, c’est prodigieux !

Dans l’histoire des vins tranquilles, Bouzy est un phare, un exemple. Cette terre de pinot noir où le coteau est une religion, dixit Jean-René Brice, président des Echevins, une confrérie qui promeut les Bouzy Rouge. Si aujourd’hui, seulement 5 à 10% des 387 hectares sont dédiés à la production du vin tranquille, le petit village de la Montagne de Reims a toujours été l’un de ses fiefs. Quand vous goûtez des nectars des années 30-40-50, c’est prodigieux, ajoute le vigneron de la Maison Brice. On a toujours été un grand terroir de rouge avec une exposition plein sud et des terres argileuses propices à la maturité des pinots noirs.

La Maison Brice élabore les fameux Bouzy Rouge, l’un des terroirs les plus prisés pour élaborer des vins tranquilles - Crédit photo : Yoann Palej
La Maison Brice élabore les fameux Bouzy Rouge, l’un des terroirs les plus prisés pour élaborer des vins tranquilles - Crédit photo : Yoann Palej

Dans son traité sur l’œnologie française, en 1822, Cavoleau avait déjà souligné la qualité des vins rouges de Bouzy... Ils se rapprochent, notait-il, par leur bouquet, des meilleurs vins de Bourgogne ; ainsi sont-ils les plus estimés de la Champagne. Puis en 1868, Guyot écrivait dans Etude des vignobles de France : le vin de Bouzy Rouge est vraiment un des grands vins de France. Dans les années 90, l’académie des vins de Bouzy a vu le jour pour remettre le rouge sur le devant de la scène viticole. Elle a imposé une charte de qualité aux producteurs avec des rendements maitrisés, l’arrêt total des désherbants chimiques et une sélection minutieuse des plans. Depuis 2010, on retrouve de plus en plus de vignerons qui se challengent sur une petite parcelle avec la même rigueur paysanne que les anciens, prolonge l’intéressé. A Cramant, Jean-Etienne Bonnaire des Champagnes du même nom confirme : La Champagne aspire de plus en plus à faire de grands vins tranquilles grâce aux hauts potentiels de maturité.

Vertus, Aÿ, Cumières ou Sillery, terroirs de référence pour les rouges

A l’époque, la vendange des vins tranquilles se fait en trois fois : on cueille successivement les raisins les plus fins et les plus mûrs pour les vins gris (vins blancs à base de raisins noirs), puis ceux, plus gros, plus tardifs, pour les vins de boisson, les verts et les pourris enfin pour les vins de détour destinés aux ouvriers et aux domestiques. Remonter le temps permet souvent de comprendre le cheminement. Son prestige avait non seulement devancé la furia du Champagne mais aussi supplanté la notoriété du vin bourguignon lors des différents sacres des rois de France entre le 14èmr et le 17ème siècle (François 1er, Philippe VI, Henri IV et Louis XIV entre autres). Englobés dans les vins de l’Ile de France, les précieux breuvages sont alors reconnus Vins Natures de la Champagne et s’affichent au-delà du territoire français, peut-on lire sur le site du CIVC. Ailleurs, dans la Marne, Vertus, Sillery (pour les rouges), Chouilly et le Mesnil-sur-Oger (pour les blancs) sont aussi des terroirs de référence. Je suis persuadé que d’ici 10-15 ans, on aura un arc de cercle entre Cumières et Aÿ où l’on fera plus abondamment des vins rouges de très grande qualité, annonce même Fabrice Rosset, PDG de la Maison Deutz.

La Côte aux Enfants, cuvée iconique de la Maison Bollinger surnommée la
La Côte aux Enfants, cuvée iconique de la Maison Bollinger surnommée la "Romanée Conti de la Champagne" - Crédit photo : Bollinger

Si la plupart des grandes maisons de négoce n’en produisent pas, pour éviter de brouiller leur image de vendeur de bulles, certaines comme Roederer, Veuve Clicquot, Mumm ou Charles Heidsieck ont poussé la démarche. Bollinger a même fait de la mythique cuvée la Côte aux Enfants un joyau, la "Romanée Conti de la Champagne".

La famille Drappier produit des rouges depuis 5 siècles

C’est souvent une façon d’inscrire un savoir-faire ou une tradition dans le marbre mais aussi de montrer son caractère de vigneron, pense Alexandre Moutard, de la Maison Moutard à Buxeuil, dans l’Aube, qui produit un Coteaux avec 6 cépages. Une région qui, là aussi, a eu son moment de gloire. Dès le XVème siècle, le morillon (qu’on appelait pineau en Bourgogne), rapporté par Bernard de Clairvaux vers 1100, rend le vin plus fin et fait sensation au point de conquérir les Flandres, le Hainaut et même l’Angleterre. Bar-sur-Aube et sa foire médiévale installent la réputation des vins locaux.

Des vieux Coteaux Champenois Urville Rouge 1947 trônent encore dans la cave de la famille Drappier - Crédit photo : Drappier
Des vieux Coteaux Champenois Urville Rouge 1947 trônent encore dans la cave de la famille Drappier - Crédit photo : Drappier

A Urville, dans le fief des Drappier, on produit des vins rouges depuis cinq siècles, le fameux Urville Rouge. Mon grand-père, Georges, était réputé pour être un très bon vigneron de vin tranquille dans un cru au sud où les maturités étaient déjà supérieures à d’autres villages, explique Michel Drappier, premier producteur aubois à avoir été élu commandeur de l’Ordre des Coteaux champenois. Aujourd’hui, la Maison auboise a même quatre Coteaux Champenois dans sa gamme, reflet de son histoire mais aussi d’une génération qui a envie de sortir de sa zone de confort. En plus, il y a un vrai engouement sur les marchés comme l’Asie, l’Angleterre ou les Etats-Unis, relaie Charline Drappier. C’est une micro-tendance, une niche dans une niche certes, mais qui a le mérite d’offrir un joli complément de gamme à une marque de Champagne.

90% de la production de la Champagne au 19ème siècle

Problème de taille pour son expansion, sa valorisation. Il n’est pas rare de trouver un coteau à 50, 60, 70€, la rançon de la gloire quand on se situe sur l’aire d’appellation Champagne. Le climat a lui aussi son mot à dire dans cette aventure. En raison du réchauffement des températures, les vins tranquilles de Champagne évoluent dans le bon sens, ajoute Michel Drappier. On a les bons sols calcaires et le temps adéquat, plus proche de ce qu’était la Bourgogne il y a 30 ans, on a donc tout ce qu’il faut pour élaborer d’excellents rouges et blancs.

L’Aube est aussi un terroir de qualité, du blanc de Pierre Gerbais à Celles-sur-Ource jusqu’au rouge de la Maison Gallimard aux Riceys - Crédit photo : Yoann Palej
L’Aube est aussi un terroir de qualité, du blanc de Pierre Gerbais à Celles-sur-Ource jusqu’au rouge de la Maison Gallimard aux Riceys - Crédit photo : Yoann Palej

A Celles-sur-Ource, Aurélien Gerbais, qui produit tranquille dans les deux couleurs, pousse le raisonnement plus loin. Avec ses maturités plus élevées et ses tanins plus intégrés, les coteaux champenois sont plus que prometteurs dans notre zone septentrionale. Et si l’avenir de la Champagne, ce n’était pas de faire des vins tranquilles ? Un brin provoc’ diront certains mais la double conjonction climat-marché économique semble bien proposer un nouvel ordre. Pas de quoi cependant inverser la tendance quand on sait que les vins tranquilles ne représentent que 0,7% de la production totale de la région (contre 90% au début du 19ème siècle). Et que le Champagne n’a jamais été aussi bon, conclut Jean-René Brice. La révolution attendra…

Liens utiles :

https://www.petitmaiscoteaux.com/
http://www.echevins-bouzy.fr/

Publié , par Yoann Palej