Le Rosé des Riceys, prestige et rareté en Champagne

Le Rosé des Riceys, prestige et rareté en Champagne

Avec sa couleur vermeille et son profil aromatique unique, plus proche d’un rouge léger à la bourguignonne, le Rosé des Riceys, reconnu en appellation depuis 1947, est aux antipodes de la mouvance actuelle des vins diaphanes. Mais depuis quelques années, plusieurs vignerons de ce magnifique bourg aubois, au cœur de la Côte des Bar, œuvrent pour lui redonner ses lettres de noblesse. Toutlevin est allé en Champagne, sur ces coteaux abrupts, pour les rencontrer et déguster ce nectar de pinot noir à l’élégance rare qui plaisait tant à Louis XIV. Rencontre.

Le Rosé des Riceys - Crédit photo : AOC Rosé des Riceys
Le Rosé des Riceys - Crédit photo : AOC Rosé des Riceys

En cette toute fin du mois de septembre, l’automne n’a pas encore enveloppé les vignes de son manteau flamboyant, et les grappillons sont encore légion… A la jonction entre la Champagne et la Bourgogne, le bourg des Riceys et ses multiples maisons vigneronnes en pierres a fière allure. En plein cœur de la Côte des Bar, dans l’Aube, il est le plus grand terroir de Champagne avec 866 hectares revendiqués et disséminés sur des petits vallons abrupts appelés contrées (lieux-dits). Le tout sur trois appellations, Champagne bien sûr, Coteaux Champenois et Rosé des Riceys. Ce dernier, un vin tranquille unique, 100% pinot noir (par le passé, le gamay, plus rémunérateur, y était préféré), est une exception sur un territoire que la bulle a vampirisé depuis bien longtemps. Le Rosé des Riceys, ça ne s’improvise pas, c’est un vin de passion que l’on ne fait pas forcément à chaque millésime, détaille Emilie Morel de la maison Morel et dont le papa a été président de l’appellation pendant de longues années. C’est une danseuse qui improvise, lâche Christophe De France du domaine éponyme. On se sait jamais sur quel pied danser ! En 1947, le décret le consacre comme une appellation de notoriété très ancienne, attachée à des vins colorés, excellents et d’un type spécial que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en France, des rosés de grande classe, très différents des rosés des autres régions et inimitables. Il n’a d’ailleurs rien d’un rosé et la plupart des sommeliers le promeuvent comme un vin rouge léger mais avec son propre caractère. Il faut le déguster pour se faire une idée, ajoute Emilie Morel. Il n’y a rien de comparable sur le marché, c’est un produit atypique avec une vraie signature.

Loin des diktats de la pâleur et des rosés de soif

Pour les 70 ans de l’appellation, le syndicat avait organisé une verticale avec notamment un millésime 1947 incroyable ! - Crédit photo : AOC Rosé des Riceys
Pour les 70 ans de l’appellation, le syndicat avait organisé une verticale avec notamment un millésime 1947 incroyable ! - Crédit photo : AOC Rosé des Riceys

Elogieux, précurseur mais anticonformiste, le Rosé des Riceys est une sorte d’OVNI sur la planète conventionnelle, loin des diktats de la pâleur et du vin de soif. Le terme « rosé est plutôt contre-productif puisqu’il fait penser à un petit vin d’été à boire très frais mais on n’est pas du tout sur ce registre », confie Sébastien Bauser des Champagnes Bauser. Un temps évoqué, le changement de nom n’a pas abouti face au veto de l’INAO. Rappelons qu’historiquement, il n’a pas été chose aisée de s’imposer pour ce vin si délicat, inclassable, difficile à produire et peu rentable, notamment lorsque le conflit commercial sur les vins rouges entre la Champagne et la Bourgogne a atteint son paroxysme, que le phylloxéra a stoppé la période prospère ou que l’Aube a dû batailler pour rentrer dans la Champagne dite viticole. Heureusement, les générations précédentes ont maintenu la production malgré un retour sur investissement quasiment inexistant. Ils ont permis de conserver ce « rosé du nord qui n’a pas d’équivalent et on ne peut que saluer cet engagement collectif local, prolonge Michel Parisot, chef de caves de la Maison Devaux. Les gens y sont terriblement attachés et nous sommes fiers de pouvoir le faire découvrir aujourd’hui à l’autre bout du monde, comme au Japon où les consommateurs en sont friands. »

Louis XIV et la famille Renoir en étaient fans

La légende raconte que Louis XIV aurait découvert ce fameux rosé lors de la construction du Château de Versailles grâce aux terrassiers ricetons, venus fêter la fin d’une journée de labeur avec ce breuvage local. Il deviendra ensuite le vin préféré de la famille Renoir au début du XXème siècle (voir l’œuvre Le pinot rosé des Riceys du peintre). Aujourd’hui, le prestige est entretenu par 25 producteurs qui perpétue la tradition sur une aire parcellaire de 350 hectares. Parmi eux, Arnaud Gallimard, 31 ans, et nouveau président de l’appellation depuis 2018, a l’ambition de la jeune génération : On a tous plus ou moins été formés du côté de la Bourgogne et même si nous vivons économiquement grâce au vin effervescent, on prend un vrai plaisir de vigneron à faire du vin tranquille et à prouver que le Champenois sait aussi faire des vins non effervescents qualitatifs. Un rattachement au voisin que les principaux intéressés ne peuvent renier, les Riceys faisant, au Moyen-âge, partie d’une enclave bourguignonne et le kimméridgien formant le sol typique, comme à Chablis. Evidemment, le but là n’est pas du supplanter l’économie de l’effervescent, le Rosé des Riceys restant un marché de niche, une production confidentielle d’environ 50 à 60 000 bouteilles les bonnes années. Ce dernier est d’ailleurs obligatoirement millésimé et n’est produit que lorsque la qualité est prometteuse.

Un vin de précision, un goût si particulier

Le Rosé des Riceys et sa robe vermeille, une tenue de soirée inimitable - Crédit photo : Yoann Palej
Le Rosé des Riceys et sa robe vermeille, une tenue de soirée inimitable - Crédit photo : Yoann Palej

Le Rosé des Riceys est un vin qui nécessite une implication de tous les instants, une élaboration minutieuse, notamment sur la sélection des raisins, toujours manuelle, qui ont mûri sur les coteaux les mieux exposés. Vient ensuite le temps de l’encuvage en grappes entières, d’un léger foulage et la fermentation. Mais c’est le décuvage qui va définir le profil et donner cette aromatique si particulière (griottes très mûrs, amande vanillée, grenadine et un côté réglissé sur la jeunesse, puis plutôt sur la pâte de coing en vieillissant). C’est un vrai travail d’orfèvre, prolonge Sébastien Bauser. Il faut oublier les outils modernes et laisser libre court à sa sensibilité, la jouer à l’ancienne et faire appel à son palais et sa mémoire. Les anciens dormaient d’ailleurs à côté de la cuve pour ne pas manquer le moment propice, ce fameux goût subtil qui n’apparaît que furtivement au cours de la vinification. C’est le seul vin de couleur que l’on vinifie sans s’occuper de la couleur, assure Arnaud Gallimard. C’est ainsi que d’un millésime à un autre, la robe peut changer d’intensité même si le rouge vermeil reste son identité. Après avoir fêté en grandes pompes les 70 ans de l’appellation en 2017 via une verticale (1947-2010) qui laissera nombre de dégustateurs pantois sur la capacité de vieillissement de ce rosé iconique, l’ODG a lancé plusieurs projets pour continuer à médiatiser le Rosé des Riceys. Un livre (Rosé des Riceys, Tradition et Exception en Champagne) a été publié en 2020 par Claudine et Serge Wolikow, un site internet a été créé et une carte viticole en 3D est venue finaliser un travail précis d’authentification des parcellaires. Le début d’une nouvelle aventure.

Publié , par Yoann Palej