Les nouveaux rouges de Bordeaux

Les nouveaux rouges de Bordeaux

Dans votre esprit, rouges de Bordeaux rime uniquement avec vins de garde tanniques à encaver au moins dix ans avant consommation ? Oubliez ces a prioris ! Dans les tendances de consommation actuelles, les producteurs bordelais ont imaginé des cuvées rouges modernes, fraîches et au fruité éclatant, à prix accessibles, à déboucher plus jeunes. Découverte…

Loin de l'étiquette parfois trop traditionnelle qui peut encore lui être attribuée, Bordeaux bouge. Bordeaux innove. Bordeaux surprend. Sans renier l'ADN de ce vignoble bâti autour de cuvées de garde, qui a fait sa réputation sur la planète entière, les producteurs sont de plus en plus nombreux à se diversifier. A l'écoute des demandes du marché, ils valorisent l'originalité, que ce soit à travers la mise en avant d'anciens cépages, des assemblages inattendus, des cuvées monocépages, des modes d'élevage tels que l'amphore, les barriques de 400 litres ou les foudres, ou encore des vins vegan ou sans sulfites ajoutés. Le tout, sur fond de pratiques plus durables.

Pleins phares sur les cépages minoritaires

Plus de 90 000 hectares de cépages rouges sont plantés à Bordeaux, soit 89 % du vignoble. Le trio de tête est composé de merlot, qui règne en maître, occupant 66 % de la superficie, accompagné de cabernet sauvignon (22 %) et de cabernet franc (9 %). Cépages dits minoritaires, le malbec, le petit verdot et le carménère ne représentent eux que 3 %. Complexes à cultiver et à mener à maturité, ils ont longtemps été laissés de côté, pour privilégier des cépages plus dociles et productifs. Aujourd'hui pourtant, aidés par l'évolution des savoir-faire et techniques, ce sont souvent eux qui, en assemblage ou en monocépage, sont au centre des attentions des vignerons désireux de faire bouger les lignes avec ces nouvelles cuvées rouges. Preuve de l'engouement qu'ils suscitent, leur surface a d'ailleurs doublé en vingt ans.

Délicat à mener à maturité, généralement présent à hauteur de 4 à 10 % dans les assemblages, notamment des crus classés médocains, le petit verdot profite du réchauffement climatique. Les cuvées qui en sont issues sont tanniques, de belle garde, à l'aromatique séduisante sur la réglisse, la violette, le cuir, et dévoilent une caractéristique touche épicée.

Ce cépage s'affiche de plus en plus en cuvées dédiées, à l'instar de celle du château Belle-Vue, de la cave coopérative de Listrac-Médoc ou encore du château des Léotins.

Plutôt précoce, vigoureux mais peu fertile, le carménère est à l'origine de vins colorés et tanniques, aux arômes de mûre, cerise et chocolat, et à la légère amertume vivifiante.

Il est par exemple à l'origine des cuvées carménère du château
Recougne
ou Ipsum pur carménère des Vignobles Siozard. Vendangé en sous-maturité ou à trop forts rendements, le malbec peut être vecteur d'arômes herbacés et végétaux. Ramassé à maturité, il donne en revanche des vins à la teinte soutenue et aux arômes de fruits noirs et violette, épicés et fumés. Il confère une structure tannique veloutée, garante d'une excellente capacité de vieillissement.

Entre autres ambassadeurs de cette tendance, les vignobles Bouillac, avec leur cuvée 100 % Malbec Les mains sales, ou celle des vignobles Carreau.

Des pratiques repensées au cuvier et au chai

Pour créer ces vins sur le fruit, pouvant être dégustés jeunes mais également dotés d'une jolie aptitude de garde, les vignerons bordelais appliquent une méthodologie repensée du vignoble à la bouteille. Après une vendange à la parfaite maturité, pour conserver le croquant et les notes de fruits frais, les raisins sont le plus souvent traités par lots séparés. Cette gestion parcellaire permet de révéler les caractéristiques d'un terroir précis, octroyant une identité forte au vin, notamment en cas de cuvée monocépage. Au cuvier, les macérations sont plus courtes, les extractions plus douces, la gravité privilégiée pour conserver un nectar soyeux, aux tanins en quantité limitée. A l'heure de l'élevage ensuite, les techniques s'adaptent également pour privilégier la souplesse et le fruit. Pour les vignerons qui conservent l'usage de la barrique, l'apport boisé est savamment raisonné grâce à une réduction du temps d'élevage, et à l'utilisation d'une proportion moindre de barriques neuves. Des contenants de plus grande dimension sont aussi employés (fûts de 500 litres, foudres...), sans oublier des matériaux alternatifs au bois, neutres en apport boisé (cuves en ciment ou inox, amphores et jarres en terre cuite ou en grès de 300 à 1000 litres, cuves ovoïdes en béton...).

Par exemple, créée par le Château Hourtou en Côtes de Bourg, la cuvée Ondulations est un assemblage à dominante de merlot, adjointe de malbec, élévée pour moitié en jarres en grès et amphores en terre cuite.

L'essor des cuvées sans sulfites et vegan

Dans l'air du temps, ces deux types de cuvées, plébiscitées par les consommateurs, sont en forte augmentation au sein du vignoble bordelais. Si la fermentation crée naturellement des composants soufrés, l'adjonction de dioxyde de soufre (SO2) avant embouteillage est une pratique ancestrale. Dissout dans le vin, ce gaz incolore se transforme en sulfites dotés de propriétés anti-oxydantes et antiseptiques. De plus en plus de vignerons choisissent pourtant de s'en passer, avec l'ambition de révéler une buvabilité accrue et une pureté du fruit.

C'est notamment le cas du château de Parenchère, domaine situé à l’extrême est du bordelais, aux confins de la Dordogne et du Lot-et-Garonne, avec sa cuvée L'Equilibriste, sortie au printemps 2021.

A découvrir également, L'Autre Mangot, un 100 % cabernet franc sans soufre ajouté des frères Todeschini au château Mangot, à Saint-Emilion.

Le vin vegan, quant à lui, affiche une composition 100% végétale. Habituellement, pour débarrasser les vins des impuretés résiduelles, les vignerons les filtrent grâce à une colle le plus souvent fabriquée à base de produits d’origine animale (blanc d’œuf, colle de poisson, caséine...). Les cuvées vegan, elles, emploient une colle végétale (à base de pois, de blé, de pomme de terre…) ou se passent de colle.

Dans cette mouvance, le Château des Arras - lire notre article Château des Arras : le vin au féminin - à Saint-Gervais, est certifié vegan depuis quatre ans, et le Château Grenet produit l'Ephémère, un bordeaux rouge 100% malbec vegan et biologique.

Pour manifester leur originalité, ces cuvées jouent fréquemment la carte atypique jusqu'au bout, que ce soit par le choix d'un flacon variant de la bouteille bordelaise actuelle, et/ou par des étiquettes contemporaines, bien loin des codes du traditionnel château bordelais.

Publié , par Laura Bernaulte