Ma tribu médocaine : Bernard Lartigue, créateur du château Mayne Lalande

Ma tribu médocaine : Bernard Lartigue, créateur du château Mayne Lalande

Bienvenue dans ce nouveau volet de la série “Ma tribu médocaine”. J’y présente une galerie de portraits singuliers et attachants qui viennent contredire l'idée d’un médoc inhospitalier, qui subit aussi le "Bordeaux bashing".
En ce moment se déroule un moment important de la vie commerciale de Bordeaux : la campagne des primeurs.
Comme chaque année a lieu cette grand messe : beaucoup de faste pour mettre en avant le dernier vin, le dernier millésime.
Cette opulence bordelaise, n’est-elle pas un de ces signes extérieurs qui ont créé une distance avec ses amateurs ?
Pour répondre à cette question, je laisse aujourd’hui la parole à un grand vigneron, l’ami Bernard Lartigue, créateur du château Mayne Lalande à Listrac. Il a à son actif pas moins d’une quarantaine de millésimes.
Autodidacte visionnaire, sans autre influence que sa créativité (associée à un travail titanesque), il a développé un vin rayonnant et en dehors des modes, qui lui ressemble.
Son recul et son indépendance en font un témoin parfait pour nous parler des primeurs comme symptôme du désamour pour Bordeaux.
Il nous parle des primeurs en général, et de son primeur 2019 en particulier.

"Bernard, en quoi consistent les primeurs ?"

Ce rituel date de plus de 250 ans et est une particularité commerciale purement bordelaise. Les primeurs consistent, pour les viticulteurs, à présenter leur dernier vin de façon anticipée, soit tout leur travail fait depuis la dernière récolte.
A ce moment là, le vin est encore en barrique et il sera seulement disponible un an plus tard lors de sa mise en bouteille quand le temps de bonification au contact du chêne se termine : l'élevage.
Cette particularité est complètement liée à la nature de nos vins de garde, nécessitant un long séjour technique en tonneaux.
Pour ne pas confondre, ce n’est pas de vin primeur dont il s’agit, de vin à consommation rapide (exemple du Beaujolais nouveau), mais d’une vente en primeur. Il est plus juste de parler de prévente.
Les vins de garde de Bordeaux vont sur les tables d’une cinquantaine de pays.
A Mayne Lalande, comme pour beaucoup de nos confrères, nous n’avons pas la capacités d’aller à la rencontre de nos amateurs dans le monde entier ! Pour permettre ce contact entre les vins, les producteurs avec les acheteurs / journalistes de la planète, les appellations viticoles se transforment en immense wine bar.
Avant l’arrivée de Robert Parker dans les années 80, seule une poignée d'initiés parcouraient la campagne viticole de châteaux en châteaux pour découvrir le dernier né.

"Quels changements as-tu vu apparaître dans ce modèle commercial?"

A la hauteur des intérêts financiers en jeu pour les grands châteaux, les organisations professionnelles rivalisent de prestige pour séduire les acheteurs.
Depuis une vingtaine d’année, avec la conquête de nouveaux marchés par les bordelais, les acheteurs et les journalistes ont été toujours plus nombreux à venir.
Certains diront même que la qualité d’un millésime se mesure au nombre de visiteurs arrivés pour ce passage obligé.
Il se tient traditionnellement la première semaine du mois d’avril. Un cohorte de 10 000 pros affluent les meilleures années.
Les principales représentations professionnelles jouent de créativité pour conquérir les acheteurs.
Grandes dégustations marathon dans les plus beaux lieux de Bordeaux, dîners incroyables, voilà partout tout plein de tapis rouges pour nos grands vin rouges.

"Quel a été l’impact du coronavirus sur le déroulement des primeurs cette année ?"

La réponse est simplissime, pas de grandes et magnifiques dégustations cette année.
Confinement oblige, le vin lui-même est resté dans les barriques.
Comme pour beaucoup de mes confrères vignerons, cette désertion des acheteurs est rude.
Mais il faut composer avec, et comme le dit l’adage : “A toute chose malheur est bon !”... Il faut bien se trouver une raison !
Bien évidemment, la chose est catastrophique pour notre commerce. Mais sincèrement il y a tout de même un point positif. Le blocage économique de la pandémie aura permis de ralentir une forme de surenchère qu’ont pris les primeurs. Ici le temps de faire un vin... Depuis une dizaine d’année on a tous constaté une présentation des vins faite de plus en plus tôt et c’est très logique :
- Les vignerons qui présentent leur vin en premier ont plus de chance de se faire remarquer
- Les journalistes qui sont les premiers à parler du dernier millésime font un scoop
La machine à primeur s’est affolée à un tel point que certains vignerons présentent des vins en catimini à la fin décembre. Là, vraiment c’est n’importe quoi, le vin est vraiment trop jeune. Les tannins de la barrique n’ont pas eu le temps de se lisser et les vins sont agressifs. Il est alors impératif d’avoir recours à des artifices techniques pour rendre ces vins sauvageons plus accessibles. On peut légitimement se poser la question de la ressemblance de ces vins trop jeunes avec celui qui sera mis en bouteille un an et demi plus tard.

Là où le malheur du virus est bon, c’est qu’il aura forcé toute la filière à revenir à un calendrier respectant celui du vin. Historiquement, les vins nouveaux se découvraient au mois de mai.
Comme dans beaucoup d’autres domaines, il a fallu ralentir cette course folle contre le temps : ici un temps qui respecte celui du vin.
Tout le cycle de création d’un vin est fait d’une infinité de mécanismes naturels que le vigneron doit accompagner. C’est une alchimie que rien ne peut presser. La révélation d’un terroir, dans une année précise.
Après la récolte, le jus de raisin donne naissance à un vin en quelques semaines. En fin d’année, les fondamentaux d’un vin sont acquis : alcool, couleur, peu d'impuretés. Ce jeune vin fougueux se doit d’être affiné, la barrique va très lentement pour faire ce travail.
Cependant, dans un premier délai incompressible (quelques mois généralement), les tannins du chêne de la barrique vont s’ajouter à ceux du vin. Le vin devient temporairement plus dur. Doucement, l’aération de la barrique va arrondir ce vin.
Mécaniquement, tous les vins dégustés avant le mois d’avril n’auront pas atteint un stade d’avancement suffisamment abouti pour être représentatifs de leur personnalité finale. Or, faire goûter ses vins en primeur est d’abord une opération commerciale permettant de vendre en avance ses vins, moyennant un rabais allant jusqu'à 30 %.

"Penses-tu que ce calendrier plus tardif perdurera l’an prochain?"

Depuis un certain temps, on sentait une grogne de la part d’un certain nombre de vignerons au sujet de cette course contre la barrique. Un grand journaliste américain a même annoncé, avant le Covid 19, sa non venue pour déguster en primeur et se réserver pour des dégustations de vins mis en bouteille. Il y a des signes avant coureur de la fin du modèle, mais quand on voit que la première chose qu’on faite certains après la phase 1 du confinement était d’aller au fast-food, on peut aussi avoir des doutes sur les prises de conscience…

"Peux tu nous parler de ton dernier millésime ?

2019 est une année où tous les moments clefs du cycle de la vigne ont générés des incertitudes.
La floraison, qui est le facteur déterminant de la quantité de récolte à plutôt mal commencée. La fraîcheur de la saison a impliqué une longue période de fécondation, avec au final de gros écarts de mûrissement des raisins au sein même d’une grappe. En parallèle, la pluie n’a pas permis de féconder tous les raisins simultanément, en faisant couler le pollen. Fin juin, début juillet, consécutivement à une météo instable, une canicule s’installe avec des pointes inquiétantes allant jusqu’à 42°c. La vigne de Mayne Lalande, à pleine maturité, et dans des sols profonds, n’a pas souffert. Le décale de fécondation de la floraison s’est retrouvée lors de la véraison, étape du changement durant laquelle les raisins acquièrent leur couleur rouge. Cet écart se retrouvera bien lors de la récolte.

C’est une année de vigneron comme on dit, pour laquelle le choix des dates de vendange de chaque parcelle a été primordial. La connaissance de notre terroir nous a permis de vendanger chaque parcelle à son optimum. J’ai l’habitude de déterminer le moment idéal de vendange tout simplement en allant goûter le raisin.
La vendange s’est étalée sur trois semaines, nous avons pris le risque d’attendre ; Stratégie qui a été payante car les conditions anticycloniques se sont maintenues.
Les vendanges parcellaires ont débutées le 28 septembre, pour se terminer le 18 octobre.

"Comment déguste t-on ton 2019 ?"

Le résultat de ces choix de dates de vendange par parcelle se retrouve immédiatement dans le profil du Mayne Lalande 2109 : la couleur est sombre, noire avec des reflets violines.
Très logiquement, le nez assez puissant se distingue par des fruits noirs, associés à de belles notes de cabernets sauvignons / cèdres très nettes et droites.
En bouche, l’attaque est elle aussi solaire, avec de l'onctuosité. Le volume est généreux, remplissant par de la sucrosité. La finale a une belle allonge, toute en finesse et en élégance.
J’aime dans ce 2019 son harmonie, son équilibre.
Ce millésime nous a valu une excellente note du critique suisse Yves Beck, 93-95 /100, ce qui nous situe dans le haut de la pyramide des meilleurs 2019.
L’intensité du fruit rend ce vin très attractif dès maintenant, mais ne doit pas occulter une longue capacité de garde.
Une partie de la récolte a été vinifiée sans souffre.

"Quel souvenir garderas-tu de ce millésime ?"

Dans la panoplie des millésimes de Mayne Lalande, soit un certain nombre depuis 1982, ce beau 2019 sera évidemment celui de la pandémie et du confinement.
Mais pas uniquement.
Il sera aussi celui qui marquera la fin de cette épreuve, l’arrivée des beaux jours, un retour à la vie, généreux.

Merci l’ami.

@Crédit photos : Loïc Siri

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Publié , par Loïc Siri Dégustateur