Ma tribu médocaine : Osamu Uchida, vigneron nippon

Ma tribu médocaine : Osamu Uchida, vigneron nippon

Bienvenue dans ce nouveau volet de la série “Ma tribu médocaine”. J’y présente une galerie de portraits singuliers et attachants qui viennent contredire l'idée d’un médoc inhospitalier, qui subit aussi le “bordeaux bashing". En voici le cinquième volet, une improbable rencontre avec le remarquable vigneron japonais néo-médocain Osamu Uchida.

Une vraie saga !

Il y a de quoi se poser la question : comment, en étant né à 10 000 kilomètres devient-on vigneron dans le Médoc?
Dans un français irréprochable, il lui manquerait juste un peu d’accent du cru, Osamu me raconte comment il a réalisé son miracle. Miracle, est le nom vraiment bien trouvé de sa cuvée.

Enfant, il est sensibilisé à la cause du vin dans la petite épicerie fine où ses parents vendent à Hiroshima. Athlète de haut niveau, ado, il est sélectionné pour venir faire des compétitions en Europe. Jeune adulte, à l’heure de faire des choix de vie, après le lycée, Osamu caresse l’idée, la bouteille aussi, de venir en Europe pour l'expérience du vin. Il aurait pu penser à d’autres pays, l’Australie, où les USA qui étrangement ne l’attiraient pas...
Il a eu à choisir entre des pays viticoles européens : la trop sérieuse Allemagne, l’Italie dilettante, va donc pour la France. Motivé, il enchaîne des petits boulots à gogo, mais surtout à Tokyo pour vivre un rêve vigneron. Au hasard de rencontres, il fait connaissance d’un compatriote passionné de vins allemands. Il terminera de le convertir.

Osamu dans son chai
Osamu dans son chai

Un beau jour de 2001, Osamu arrive à Bordeaux. Armé d’un petit pécule et d’une volonté féroce, il part à la conquête des ceps.
Il réalise un vrai compagnonnage. Pour se mettre en jambe, il commence par obtenir un bac viti/oeno. C’est pour lui un vrai passage initiatique vers la culture du français et du vin.
Il continue et passe un diplôme universitaire de dégustation à la faculté d’œnologie de Bordeaux.
Il complète son expérience en vinifiant à Bandol, Banyuls et en Savoie. Il s’est aussi fait la main aux Bordeaux en passant par le Domaine de Chevalier et Larrivet Haut Brion.
En 2006, son parcours technique est bouclé, mais pas de boulot à la clef. Décision est prise de retourner au pays du soleil levant pour un travail dans le négoce du vin. Il part avec l'idée de revenir et faire un vin naturel.

Cette deuxième tentative est la bonne, bingo !

2010, Osamu reprend pied à Bordeaux avec toujours la même volonté. Ca y est, il possède enfin son lopin de terre. Un hectare en haut Médoc, 100% Cabernet Sauvignon. Un jardin dans la forêt, qu’il bichonne pour devenir certifié bio.

En voyant cette épopée, on se demande bien sûr comment est son vin ? Il y a t-il un héritage japonais dans ses bouteilles ? Indubitablement !
En japonais, milieu ambiant se dit fûdo. Mais ce terme recouvre bien plus que l'environnement naturel. Fûdo inclue également la dimension culturelle. Le vin, qui est à l’intersection exacte de l’homme et de la nature s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. La culture japonaise a fait de la nature la source profonde de sa définition. Elle l'apprécie au point d'en avoir fait la valeur suprême, une composante essentielle de son identité.
Dans la pratique du shintoïsme le saké est omniprésent.
On comprend alors l’adoption du vin par les nippons.
Vu sous cet angle, l’inspiration que met Osamu dans la création de son vin n’est pas si éloignée de ses fondamentaux japonais.

Rie Hirayama, collaboratrice et compagne d'Osamu
Rie Hirayama, collaboratrice et compagne d'Osamu

Osamu est adepte d’un minimum d’interventions

Depuis la viticulture jusqu’aux vinifications la posture d'Osamu est adepte d’un minimum d’intervention. Les rendements sont au gré de la nature, souvent incroyablement bas.
L’autre dénominateur commun à l’identité japonaise est la méticulosité.

Tout cela se ressent clairement dans la cuvée miracle de Osamu. Je ne pousserai pas le bouchon jusqu'à dire que son vin est zen, mais pourtant. Mais pourtant… La première fois que j’ai goûté son vin j’ai complètement perdu mes repères. Le parti pris d'Osamu est l’élégance. Le terme est ultra galvaudé, mais quand vous buvez son vin, c’est une certitude. Sa lecture du cabernet sauvignon est simplement bluffante.
Déguster son vin a réellement été un choc culturel. Tout ce que je pensais comme obligé dans la définition d’un grand vin a volé en éclat. Plus étonnant encore, ce clivage n’est pas venu de mon cerveau, mais de mes sens.

Je m’en souviens parfaitement. Au cours d’un repas, je prends un verre au fil de la conversation. Je n’avais pas enclenché le mode dégustation technique, pris par l’ambiance. Mais c’est quand même une seconde nature, et dans une partie de mon cerveau il y a toujours l'algorithme vin qui tourne. Pratiquement, quand je déguste un vin, je synthétise en prenant toutes les valeurs hautes de mes sensations. Mécaniquement, tous les vins puissants ont quelque chose à dire et laissent plus d'empreinte mémorielle. Il en résulte quelque chose dont je n’avais pas conscience : une part d’agression.
L’alcool, la sucrosité, les tannins, la puissance aromatique, ont finalement un caractère invasif et réellement fatiguant..
Mais là mon logiciel bug et ne retient aucune data.
Je termine mon verre, et en m’apprêtant pour le second, je cherche la fiche dans ma mémoire. Et… RIEN, le document n’existe pas ! Je me creuse les méninges. Je finis par retrouver l’info contextuelle, non technique, strictement émotionnelle : une évidence de plaisir. Mes papilles en ont accueilli chaque particule, surtout celles composées d’une incroyable poésie.

De la pureté, de la simplicité, un lien avec la nature se reflète dans ce vin. J’ai exactement redécouvert le vin, après des années de trop de vin trop en tout point, j’ai le vrai plaisir du vin. Incroyable expérience.

Je me suis fait deux amis ce jour là : Osamu le médocain et le vin.
Miracle.

Merci l’ami.

Crédit photos : Loïc Siri

Retrouvez tous les portraits de notre série Ma Tribu Médocaine !

Publié , par Loïc Siri Dégustateur