Rencontre : Laure Babin, créatrice de Zèta, les tennis qui donnent une seconde vie au raisin

Rencontre : Laure Babin, créatrice de Zèta, les tennis qui donnent une seconde vie au raisin

Laure Babin a imaginé des baskets à base de matières recyclées, dont du marc de raisin déshydraté. Rencontre avec une créatrice engagée et inspirée.

Laure Babin, à 26 ans, vous êtes depuis 2020 à la tête de Zèta, votre entreprise de chaussures recyclées, vegan et recyclables, basée à Bordeaux. Comment vous est venue l’idée de vous lancer sur ce créneau ?

J’avais depuis très longtemps l’envie d’entreprendre. J’ai toujours été passionnée par le dessin, le vêtement, la chaussure. Lors de mes études à l’école universitaire de management IAE Bordeaux, j’ai fait tous mes stages dans l’industrie de la mode et de la chaussure en France et ailleurs, au Cambodge, au Pérou… Je me suis rendue compte au fil de mes lectures et expériences que cette industrie soulevait de lourdes questions environnementales et sociales.

Aujourd’hui, 70 % de la production mondiale de baskets est encore fabriquée en Asie, à partir de matériaux très polluants comme du cuir tanné, du plastique ou du polyester. Je me suis donc demandé comment agir à mon échelle. J’ai fait un tour d’horizon des produits qui existaient dans le milieu de la mode, il y avait déjà une large offre de vêtements écoresponsables, mais peu de propositions sur les chaussures recyclées.
Plutôt que d’utiliser des matières dérivées du pétrole comme le polyester ou de puiser dans des ressources naturelles déjà limitées, j’ai eu l’idée d’utiliser tous les déchets à disposition pour en faire un nouveau produit. J’ai travaillé sur ce projet durant toute l’année 2019, lors de ma dernière année de master.
Après avoir finalisé le dessin de mon prototype, je me suis penchée sur le sourcing des matières premières. J’ai recherché des fournisseurs de matières recyclées, propres, fabriquées en Europe, avec un impact carbone le plus faible possible, ainsi que des fabricants pour assembler les chaussures. Après avoir testé les différents prototypes, le raisin était le plus concluant. Mes premières baskets sont sorties en septembre 2020. Depuis, nous avons produit plus de 20 000 paires.

Racontez-nous, quelles sont les étapes pour que du marc de raisin déshydraté devienne un simili-cuir apte à être travaillé en chaussures ?

La matière première est fournie par Vegea, une entreprise basée à Milan. Elle a été pionnière mondiale pour cette matière en raisin rappelant le cuir, créée à partir de déchets viticoles de la région de Milan, mise au point après dix ans de recherche et développement. Récupérés après les vendanges, les pépins, les peaux et la rafle sont déshydratés dans des fours, broyés en une fine poudre, intégrés à d’autres matières, dont du coton recyclé et une petite partie de plastique pour solidifier le tout. Cette matière est teintée et étalée en de grandes bandes de simili-cuir ensuite expédiées au Portugal, dans un atelier familial partenaire à côté de Porto, pour découpage et assemblage manuels avec les autres matières recyclées utilisées pour les baskets : du plastique repêché en Méditerranée pour la doublure et les lacets, du caoutchouc recyclé pour la semelle extérieure, du liège recyclé pour la semelle intérieure, du latex revalorisé pour la colle. Pour le modèle Alpha Millésime, nous avons aussi intégré dans les semelles du marc de raisin de la région de Bergerac. Ce modèle est ensuite commercialisé dans une caisse à vin en bois, qui peut être gardée et réutilisée.

Alternative au cuir animal, cette matière à dominante végétale est-elle à sa hauteur en termes de confort comme de résistance dans le temps ?

C’est une matière très confortable car très souple, qui a l’aspect grainé du cuir. Elle est en revanche un peu plus fragile que du cuir animal et ne tient pas comme du plastique, il faut en prendre plus soin. On a peu de recul sur la résistance dans le temps, mais je porte depuis deux ans une paire de Zèta et elles sont en excellent état.
La dimension environnementale a été l’une de vos motivations fondatrices, mais aujourd’hui votre démarche éthique est plus large.

Expliquez-nous...

Au départ, j’ai été motivée par l’envie d’avoir un impact environnemental sur cette industrie via la fabrication, mais c’est aussi primordial de prendre en considération l’aspect social. On ne connaît quasi-rien des conditions de traitement des travailleurs qui fabriquent les chaussures, pour la plupart en Asie.
Je voulais remettre au cœur du projet les personnes qui fabriquent les baskets. On les connaît personnellement, on n’hésite pas à se rendre régulièrement au Portugal, à faire des portraits, à mentionner sur le site le prénom de ceux et celles qui œuvrent dans les ateliers, pour mettre en lumière leur savoir-faire.
Cette année, le jour du black friday, nous avons mis en place le give back day ; Pendant une semaine, pour chaque paire achetée, dix euros étaient collectés dans une cagnotte reversée aux artisans, pour leur permettre de faire une activité ensemble. Et pour que nos baskets soient zéro déchet jusqu’au bout, nous avons aussi mis en place un programme de reprise gratuite. Nous les confions à notre partenaire Gebetex, basé à Vernon en Normandie, pour qu’il les recycle en combustible vert, et nous offrons en contrepartie au client un bon d’achat de 10 €.

Quels modèles proposez-vous actuellement ?

Nous proposons le modèle Alpha à lacets et à scratchs, déclinés dans une quinzaine coloris (135 €), ainsi que le modèle Alpha Millésime (149 €). Cette année, nous allons lancer un modèle montant, un modèle plus sportif et une gamme enfants en septembre.

Outre l’élargissement de votre gamme de tennis, avez-vous d’autres projets ?

Je veux aussi continuer à être heureuse de faire ce que je fais, et j’ai plein de projets et de rêves ! Nous avons déjà ouvert en novembre et décembre à Bordeaux un pop-up store dans un espace de 200 m² au cœur de la Promenade Sainte-Catherine, où nous avons proposé la vente de chaussures neuves et de seconde main, des conférences, des ateliers de sensibilisation…
Bientôt, nous allons investir nos propres bureaux à Bordeaux. Nous sommes six, mais je souhaiterais avoir une grande équipe, pour toujours sensibiliser d’avantage aux enjeux environnementaux et à l’urgence climatique. Actuellement, nous travaillons sur des chaussettes en coton et en plastique recyclé, ainsi que sur des articles de maroquinerie, portefeuilles, porte-cartes et ceintures à base de matière en raisin. En plus du raisin, du maïs et du plastique que nous exploitons déjà, nous comptons nous diversifier en mettant à profit la multitude de déchets qui existent. Suite à une phase de recherche et développement, nous avons notamment créé en mai dernier une matière à base de marc de café en capsules. Il est aussi possible d’exploiter le cactus, l’orange, l’ananas, entre autres…

Laure Babin et ses créations
Laure Babin et ses créations

Où est-il possible de se procurer les tennis Zèta et à quel prix ?

Ils sont disponibles sur notre site internet, à Bordeaux à la boutique Altermundi et à la Cité du Vin, ainsi que chez 25 revendeurs européens.

Depuis le départ, quel accueil ont reçu les chaussures ?

Très bon ! Les gens sont surpris que des chaussures puissent être fabriquées à partir de raisin et intrigués. La presse a aussi beaucoup relayé le projet depuis le départ. C’est très encourageant et motivant !

Lisez aussi notre article qui présente d'autres marques de baskets fabriquées à partir des éléments du vin !

Crédits photos : Zèta

Publié , par Laura Bernaulte